LES EXEMPLES DE 1680 à 1799
Sainte Soline (79), Abzac (16), Blanzay (86)
Maint généalogiste aura pu remarquer au cours de ses recherches sur les registres paroissiaux que nos ancêtres semblaient avoir des préférences sur le choix du mois de leur mariage.
Les statistiques démographiques de la population française au XVIIème et au XVIIIème siècles (exemple: DUPAQUIER, série "que sais-je?",1979) prouvent ce phénomène de "préférence": En France, sous l'Ancien Régime, la tendance allait à la prédominance des mariages au mois de février, suivi des mois de janvier et novembre, tandis que des mois "creux" apparaissent, à savoir: décembre et mars.

mariage 2Notre région picto-charentaise ne fait pas exception à cette règle du royaume.Sur une cinquantaine de paroisses, concernant ma propre généalogie du Sud Vienne, du sud Deux-Sèvres et du nord Charente, les mariages sont bien évidemment répartis sur toute l'année, comme les naissances et les décès.
Cependant,dans notre région, de 1680 à 1799, 28,2% des mariages ont lieu en février, 19,5% en janvier et 11,5% en novembre: plus de la moitié des mariages (59,2%) furent célébrés pendant ces trois mois de l'année. En contrepartie, pendant cette même période, seulement 1,2% des mariages eurent lieu en décembre et 2,8% en mars.
Prenons trois exemples au hasard des trois départements qui nous touchent, pour illustrer ces mois "creux":- A Ste Soline/79, de 1681 à 1792,sur un total de 684 mariages, 4 mariages seulement sont enregistrés en décembre et 19 en mars, soit 3,3%.- Abzac/16 de 1620 à 1799 15 mariages ont eu lieu en décembre et 28 en mars sur un total de 1496 mariages célébrés, soit 2,8%.- A Blanzay/86, de 1687 à 1799, sur 1010 mariages enregistrés, 14 furent célébrés en décembre et 22 en mars, soit 2,5% du total.
Cette évidente réticence au mariage pendant ces deux mois de l'année s'explique par les interdits de l'Eglise.En effet, au Concile de Trente (1545-1563) où une grande réforme de l'Eglise Catholique Apostolique et Romaine fut élaborée, des dispositions imposèrent le TEMPUS FERARIUM, le temps clos, période pendant laquelle la Solennité du mariage et les "réjouissances publiques en temps de pénitence"* étaient interdites, selon les extraits suivants:
"Si quelqu'un dit que la défense de la solennité des noces en certains TEMPS de l'année est une superstition tyrannique, qui tient de celle des païens...qu'il soit anathème.."*
"Que toutes personnes observeront avec soin les anciennes défenses des noces solennelles, depuis l'Avent jusqu'à Epiphanie, et depuis le mercredi des Cendres jusqu'à l'octave de Pâques inclusivement. En tout autre temps, il permet les dites solennités des noces."**=ref.G.AUDISIO, Des paysans XV-XIXè siècle Edition Armand Collin
En France, les prélats furent plus exigeants que les Pères et multiplièrent les mises en garde contre le mariage aux périodes interdites: 1° LA PÉRIODE DE L'AVENT, c'est-à-dire entre le 30.11 et le 25.12. L'interdit se prolongeait jusqu'à l'Epiphanie (le 6.01), ce qui explique le nombre réduit de mariages en décembre.
2° LA PÉRIODE DE PÉNITENCE DU CARÊME, c'est-à-dire les 46 jours qui précèdent Pâques, ce qui explique le peu de mariages en mars. Le taux de nuptialité est néanmoins plus élevé en mars qu'en décembre, en raison du fait que, selon les années le Carême commence entre début février et mars, et se termine entre fin mars et début mai.
Nos ancêtres respectèrent donc les interdits religieux. Et la Révolution ne changera rien à ce fait, même si une légère augmentation du nombre des mariages en décembre et mars se manifeste au XIXème. Jusque vers 1750, 1% des mariages ont lieu en décembre, mais le taux s'élève à 7% de 1800 à 1850. Il en va de même pour le mois de mars: 2% avant 1750 et 4% dans la première moitié du XIXème siècle pour les quelques 50 paroisses étudiées.Les pourcentages restent toujours faibles par rapport aux autres mois de l'année, pourcentages qui semblent aussi prouver qu'au XIXème l'interdit du Carême fut plus suivi que celui de l'Avent.
Nos ancêtres se marièrent essentiellement avant les interdits, en novembre, en janvier et en février, ce que confirment nos trois exemples, malgré les variantes d'une paroisse à l'autre:
Pour le XVIIIème siècle:

 

Février Janvier Novembre Total
Ste Soline 13,6% 14,1% 9,1% 36,8%
Abzac 44,9% 24,7% 6,4% 75,5%
Blanzay 24,4% 19,6% 11,9% 55,9%

Ces 3 exemples, aussi différents soient-ils dans leurs résultats, confirment la norme du royaume, car si on calcule le total des mariages qui eurent lieu en ces 3 paroisses au XVIIIème et le nombre de mariages célébrés pendant ces 3 mois préférés, on arrive au résultat suivant:30% en février, 20,4% en janvier et 8,8% en novembre => 59,2% des mariages eurent lieu pendant ces 3 mois de l'année, et dans l'ordre de préférence du royaume.
Mais deux questions se posent indiscutablement: 1°-Pourquoi choisir pour convoler, les mois les plus froids et les plus tristes de l'année?2°-Pourquoi ces énormes différences de résultats selon les paroisses?
La réponse à la première question se trouve dans la structure, essentiellement rurale de la société de l'époque. Le mouvement mensuel des mariages dépendait du rythme des travaux agricoles et du rythme des saisons, en conséquence la "morte-saison", hormis décembre et mars, défendus par l'église, était la plus prédestinée pour préparer les festivités du mariage. Les moindres obligeances de travaux des champs pendant ces 3 mois de l'année, permettaient de prendre le temps de faire la fête entre villageois. C'était aussi un peu partout, le moment où on "sacrifiait" le cochon, occasion de bonnes ripailles.
Les futurs couples, plus ou moins attachés aux exigences de la terre, n'avaient pas le temps de convoler au moment des labours, des amendements et des récoltes, qui dictaient impérativement les nécessités de la vie économique et sociale.Ce que prouvent, une fois de plus, nos 3 exemples:
Ste Soline de 1668 à 1792, Abzac de 1620 à 1789, Blanzay de 1687 à 1799

Avril Mai Juillet Août Septembre
Ste Soline 5,1% 3,1% 4,1% 1,5% 5,9%
Abzac 0,6% 2,8% 3,9% 1,9% 2,5%
Blanzay 4,2% 5,5% 6,4% 2,3% 4%

La réponse à la deuxième question, à propos des nuances d'une paroisse à l'autre, il faut la chercher dans les spécificités paroissiales des sols et des structures sociales.Quelques règles peuvent être ainsi généralisées:
1° Partout où dans la plaine, les terres de groies (Ste Soline) ou les terres rouges à châtaigner (Blanzay), réputées fertiles et relativement faciles à travailler, permettaient la culture des céréales et des plantes fourragères. La masse paysanne, journalière et domestique allait aux occupations champêtres indispensables en ces beaux jours de l'année (voir tableau ci-dessus), y était aussi obligée si elle voulait assurer son existence.
2° Plus les terres sont fertiles, plus le nombre de laboureurs à bras ou à boeufs augmente dans une paroisse, groupe social qui avait le temps de se reposer en juin et juillet, période propice pour fonder un ménage (l'Ile de France, la Beauce présentent cette particularité: ce sont les mois de plus haut taux de nuptialité) C'est ainsi que à Ste Soline et à Blanzay, pour la période considérée, le taux de nuptialité est plus élevé en juin qu'en novembre: 10,1% à Ste Soline et 14,5% à Blanzay. Ceci laisse supposer un assez important pourcentage de laboureurs en ces deux paroisses. A Abzac, par contre, seuls 4,4% des mariages ont lieu en juin!
3° Le parcellement des terres était aussi responsable du nombre de journaliers, possédant un petit lopin de terre, insuffisant pour survivre, et les obligeant à aller conclure un fermage aux environs. Les baux de fermage et les redevances convenues au fermier se faisaient généralement à la Saint-Michel (29.09). On attendait alors le mois d'octobre pour fonder une famille et assurer sa subsistance.Sur nos trois exemples, Ste Soline, avec son nombre restreint de grandes propriétés et des sols moins féconds qu'à Blanzay se distingue ainsi par un record de mariages en octobre: 19,6% en octobre (taux plus élevé qu'en janvier ou février), contre 11,3% à Blanzay et 2,5% à Abzac. On peut, sans avoir fait une analyse profonde, en déduire que la masse journalière à Ste Soline était plus importante qu'à Blanzay, où en dehors des laboureurs, le travail de la pierre était important.
4° Partout, là où les sols étaient ingrats, là où un artisanat, plus ou moins indépendant des saisons, était plus développé, le pourcentage des mariages en janvier et février est très élevé et atteint presque les 2/3 du total de l'année. C'est le cas d'Abzac.
Cette paroisse représente l'anomalie de nos 3 exemples: presque 70% des mariages auront lieu, sur presque 2 siècles, en janvier et février, jusqu'à 75,5% en comptant novembre. Il ne faut pas y voir, en ce nord Charente,une croyance catholique plus fervente, une fidélité plus profonde et respectueuse de l'église qui, de toute manière n'interdisait pas le mariage pendant les beaux jours de l'année. Il semblerait que l'explication vienne de sols peu fertiles, plus ou moins argileux, très caillouteux, peu viables au labourage, des terres de brandes et de bruyères plus aptes aux pâturages naturels qui obligeaient le journalier à chercher du travail dans la fabrication locale du charbon de bois et de la tuile, travail continu à l'année, mais plus restreint au profond de l'hiver.
Tel est le bilan de nos observations sur la région.
C'est ainsi qu'au niveau national, les impératifs économiques diffèrent d'une région à l'autre.
Sur les côtes du Nord, Nord-ouest, les mariages semblent avoir été célébrés de préférence entre Juillet et Septembre, période calme entre deux saisons de pêche.
En Auvergne et en Limousin, la préférence allait au mois de janvier et février, moment où les jeunes migrants, partis comme maçons ou charpentiers de bateaux, ou terrassiers revenaient au pays..
En Sologne et en Berry, on évitait avant tout le mariage en mai, car la superstition disait qu'un enfant, né 9 mois plus tard, au moment du Carnaval, naissait idiot. Certains historiens pensent que le peu d'intérêt porté au joli mois de mai pour le mariage, s'expliquerait par l'influence des Romains qui considéraient ce mois comme néfaste aux mariages.
Les protestants au XVIIème siècle suivent le calendrier liturgique et se marient peu en décembre et en mars. A Genève, Calvin remplaça le temps clos par la pratique de l'abstention du mariage au mois de mai.
Avec le temps, dans notre région, surtout en la période du "désert", les protestants semblent moins préoccupés par les prescriptions imposées par l'Eglise Romaine. On a plutôt alors l'impression d'un certain opportunisme, de mariages "de masse" qui s'imposaient: On se mariait là où le pasteur du désert se trouvait, souvent avec les mêmes témoins qu'au mariage précédent le sien.
Une analyse précise et fondée manque encore pour notre région, largement touchée par le protestantisme.
A chacun, s'il le veut ou le peut, d'apporter ici son savoir sur les particularités d'une région.

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